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Publié le 31/10/2026

Changement de garde : la petite enfance au Québec en octobre 2026

Nouveau gouvernement, nouvelle ministre, décision majeure sur le droit de grève : octobre 2026 a été un mois charnière pour la petite enfance au Québec. Le Parti québécois a confié la Famille à Méganne Perry Mélançon, avec la commande de livrer 10 000 places en CPE. Le Tribunal administratif du travail a jugé inopérant, au CPE Le Jardin de Robi, le régime de la loi 14 qui encadrait la grève.

Sur le terrain, des directions dénoncent un portail d'inscription qui laisse des places vides malgré plus de 30 000 enfants en attente. La réforme du financement des enfants à besoins particuliers inquiète, tandis que les chantiers de nouvelles installations se poursuivent de la Gaspésie à la Beauce.

Une nouvelle ministre et 10 000 places à livrer

Le Parti québécois a remporté les élections du 5 octobre et formé un gouvernement minoritaire. Le 21 octobre, Paul St-Pierre Plamondon a présenté son Conseil des ministres (La Tribune). Méganne Perry Mélançon, députée de Gaspé, devient ministre de la Famille et de la Jeunesse, en plus des Sports et Loisirs et de la région Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine. Elle succède à Catherine Blouin.

Sa feuille de route tient en une ligne : terminer le réseau des CPE, où 10 000 places restent à réaliser malgré le manque de personnel, selon CHNC. Promises d'ici quatre ans, ces places s'ajouteraient aux 15 000 déjà en développement, pour un total de 25 000 nouvelles places d'ici 2030 (CBC).

La ministre dit avoir confiance d'y arriver, tout en reconnaissant qu'elle devra « livrer la marchandise » (CHNC). Selon CIEU-FM, elle veut que l'État recommence à prendre soin des tout-petits. En Gaspésie, la Table de concertation féministe doute pourtant que ces places voient le jour dans un contexte de restrictions budgétaires (Radio-Canada).

Le milieu a réagi aussitôt. L'AQCPE rappelle que la ministre est la troisième personne à diriger le ministère en un peu plus d'un an, et réclame de la stabilité. L'association propose quatre chantiers :

  • un échéancier public pour les 10 000 places, en priorité en CPE et dans les milieux défavorisés ;
  • le retour en 2027 du ratio de deux éducatrices qualifiées sur trois, abaissé pendant la pandémie ;
  • la reconnaissance du rôle des bureaux coordonnateurs, qui ont 20 ans cette année ;
  • un financement prévisible et stable pour les CPE et les bureaux coordonnateurs.

La FIPEQ-CSQ réclame plutôt des états généraux de l'éducation, de la petite enfance à l'enseignement supérieur, et veut qu'on mesure mieux les besoins avant d'ajouter des places. Le réseau doit se développer « avec le milieu, et non à sa place », plaide-t-elle. Le Collectif petite enfance regrette qu'aucun ministre ne soit désigné responsable de la petite enfance, tandis que Ma place au travail propose d'en faire un chantier commun dès les premiers mois du mandat.

Loi 14 : le Tribunal donne raison aux travailleuses du Jardin de Robi

Le 9 octobre, le Tribunal administratif du travail (TAT) a déclaré inopérant le régime des services assurant le bien-être de la population, créé par la loi 14, dans le dossier du CPE Le Jardin de Robi, à Roberval. Dans une décision de 76 pages, les trois juges concluent que ce régime a entravé sans justification le droit de grève et la négociation collective (Le Droit, CSN).

La grève avait été déclenchée en octobre 2025 pour contester la décision de l'employeur de ne plus rémunérer la pause de 30 minutes des employées syndiquées (Le Quotidien). Premier employeur au Québec à se prévaloir du nouveau mécanisme, le CPE avait obtenu en mars 2026 le maintien de services minimaux, puis le retour du service trois jours par semaine. Le conflit s'est réglé en juillet.

La décision ne vaut que pour ce dossier, précise la CSQ, mais les syndicats y voient un précédent. La CSN et la FTQ demandent au nouveau gouvernement de ne pas contester le jugement et de revoir la loi, comme le Parti québécois s'y était engagé en campagne. La CSQ réclame même sa suspension. À l'inverse, le Conseil du patronat du Québec presse le procureur général de porter la cause en appel : « Le Québec ne peut pas se priver des outils qui lui permettent d'intervenir ».

L'Association patronale des CPE du Saguenay-Lac-Saint-Jean s'est dite étonnée, rappelant que des familles de Roberval avaient été privées de service pendant la grève. Pour le personnel des CPE, la suite dépasse Roberval : la réponse du gouvernement pèsera sur les prochains conflits de travail dans le réseau.

Portail d'inscription : des places vides malgré 30 000 enfants en attente

Plus de 30 000 enfants attendent une place, selon les dernières données du ministère de la Famille. Pourtant, dans un sondage mené début septembre par l'Association des cadres des CPE, 63,3 % des plus de 400 répondants signalaient des places vacantes, rapporte La Presse Canadienne.

Les directions mettent en cause le Portail d'inscription qui a remplacé La Place 0-5 en décembre 2025. Elles ne reçoivent qu'un nom à la fois, les parents ont cinq jours pour visiter puis deux jours pour répondre, et combler une place peut prendre jusqu'à deux semaines, contre moins d'une auparavant, selon une directrice. De plus, 91,3 % des répondants ont trouvé dans les listes des enfants déjà inscrits ailleurs, déjà à l'école ou ayant refusé la place. Leur association s'inquiète de « la fiabilité des données ».

En Montérégie, un regroupement de neuf CPE et d'une garderie subventionnée fait le même constat : une gestionnaire a dû passer plus de 200 appels pour combler 50 places (Le Canada Français). Le ministère répond que le taux d'inoccupation reste marginal, qu'il épure les demandes inactives et qu'un bilan de la première année se prépare avec les associations du secteur. La FIPEQ-CSQ, elle, met en doute le chiffre de 30 000 enfants, qui inclurait des enfants déjà inscrits dans le réseau.

Côté parents, l'attente reste longue : à Québec, 600 enfants attendent une place subventionnée dans le seul quartier Saint-Jean-Baptiste, où la proximité ne compte plus dans l'attribution des places depuis la loi de 2025 sur l'équité d'accès (CBC). Plusieurs parents se plaignent aussi, auprès de Ma place au travail, d'une jauge trop approximative pour estimer leur rang sur les listes.

Garderies non subventionnées : la conversion démarre, la pression reste

Depuis le 1er octobre, 5 011 places de garderies non subventionnées passent graduellement au tarif de 9,65 $ par jour, jusqu'au 31 mars 2027. Annoncée en juillet par l'ancien gouvernement, l'opération fera même de huit garderies des CPE (Québec.ca). Le budget 2026-2027 y consacre 396,5 M$ sur cinq ans (Québec.ca).

Le chemin reste long. Au 31 juillet, il restait 55 806 places non subventionnées, rappelle Olivier Goulet, directeur adjoint d'un centre éducatif de Québec, dans Le Nouvelliste. Il réclame un échéancier public et financé pour convertir le reste. Selon lui, ces garderies affichaient en 2024-2025 les taux de postes vacants (16 %) et de départs (29 %) les plus élevés chez les éducatrices qualifiées.

Sur le terrain, l'équation financière se complique. À Marieville, la garderie l'Ange Rumiel compte plus de 25 places vides sur 80, une première en 15 ans : à 69 $ ou 77 $ par jour avant crédit d'impôt, plusieurs familles partent vers une place subventionnée (Journal de Chambly). À Saint-Rémi, la garderie La Petite Maternelle ouvre pourtant une deuxième installation de 80 places, crée 16 emplois d'éducatrices et recrute du personnel formé ou non (Coup d'œil).

Enfants à besoins particuliers : la réforme du financement contestée

Le 17 octobre, la FIPEQ-CSQ, le Regroupement pour la Trisomie 21 et la Table de concertation pour l'inclusion en services de garde ont demandé au nouveau gouvernement de revoir l'allocation pour l'intégration des enfants ayant des besoins de soutien particulier (La Presse Canadienne). Introduite cet été dans les règles budgétaires du ministère, la réforme calcule désormais le financement selon le nombre de places du service de garde, et non selon le nombre d'enfants concernés (Journal de Sherbrooke).

Les signataires y voient un risque pour les milieux les plus inclusifs. Selon la présidente de la FIPEQ-CSQ, Anne-Marie Bellerose, les CPE qui accueillent plus de 10 ou 15 de ces enfants recevraient moins d'argent d'ici quatre ans. Les organismes rappellent que les besoins d'accompagnement ont bondi de 65 % en cinq ans, et, selon la Table, certains milieux ont déjà supprimé des postes de soutien.

Ils s'inquiètent aussi de l'allocation exceptionnelle en vigueur depuis le 1er septembre, liée au supplément pour enfant handicapé, qui pourrait exclure des enfants, dont ceux de familles demandeuses d'asile. La FIPEQ-CSQ reconnaît tout de même un avantage : l'argent est versé directement aux milieux, sans rapport médical à fournir par les parents. Elle a réitéré sa demande à la nouvelle ministre le 22 octobre.

Nouvelles installations : les chantiers du mois

Une installation a ouvert en octobre et six projets ont démarré ou avancé, pour plus de 500 places d'ici 2028. Le tableau suit l'ordre des ouvertures prévues.

Ville (région)ÉtablissementPlacesOuverture prévue
Val-des-Sources (Estrie)CPE La Sourcière, installation Le Jardin des découvertes63, dont 15 pouponsOuverte le 5 octobre
Saint-Rémi (Montérégie)Garderie La Petite Maternelle (non subventionnée)80, dont 15 pouponsAutomne 2026
Drummondville (Centre-du-Québec)CPE Les Petits Lutins, nouvelle installation80, dont 20 pouponsJanvier 2027
Bonaventure (Gaspésie)CPE de Bonaventure100Printemps 2027
Beauceville (Chaudière-Appalaches)CPE-BC Au Jardin de Dominique, installation Uni-Vert Jardin78, dont 20 pouponsJuillet 2027
Saint-Lin-Laurentides (Lanaudière)CPE Au Royaume des Bouts de Choux, installation Le Petit Ruisseau80Été 2027
Sainte-Adèle (Laurentides)CPE La Barbouille, agrandissement100, dont 20 poupons2028

Ces ouvertures annoncent des embauches : l'installation de Val-des-Sources crée une quinzaine d'emplois. À Drummondville, l'entreprise de transport Groupe Bourret réservera cinq places pour poupons aux enfants de ses employés, puis dix la première année, en échange d'une contribution pour aménager la cour extérieure. À Beauceville, les travaux se termineront cinq ans après l'annonce du projet, et 24 enfants sont accueillis depuis 2022 dans des locaux temporaires.

Main-d'œuvre : une Semaine nationale sur fond de pénurie

La cinquième Semaine nationale des éducatrices et éducateurs de la petite enfance s'est tenue du 19 au 25 octobre, sur le thème « Mille et une façons d'émerveiller » (Québec.ca). La FIPEQ-CSQ a demandé que cette reconnaissance se traduise en conditions de travail, en ressources et en financement, « 365 jours par année ». Le 20 octobre, pour la troisième Journée VERT la Valorisation, enfants et personnel des CPE et des milieux familiaux étaient invités à porter du vert, rappelait Geneviève Blanchard, de l'AQCPE, dans une tribune publiée par TVA Nouvelles. Elle y appelait aussi à donner suite à la place prise par la petite enfance pendant la campagne.

Les chiffres justifient l'insistance. Le taux de qualification des éducatrices est passé de 73,2 % à 66,8 % en quatre ans, selon l'AQCPE. Ma place au travail évalue pour sa part à plus de 15 000 le nombre d'éducatrices qui ont quitté le réseau depuis 2021. Le Parti québécois a promis de rémunérer les stages du DEC en éducation à l'enfance.

La pénurie se fait sentir avec acuité en région, à commencer par la circonscription de la ministre. À Gaspé, le nouveau CPE Les Vire-vents n'accueillait que 37 enfants sur 100 à son ouverture, et une seule personne s'est inscrite cet automne en Techniques d'éducation à l'enfance au campus local du cégep, rapportait Le Pharillon fin août. Le maire de Gaspé estime que la solution passera par l'immigration (CHNC), et les CPE de la région font pression pour accueillir des travailleurs étrangers (CIEU-FM).

En Haute-Gaspésie, la garderie en milieu communautaire de Marsoui a dû fermer temporairement : sa seule éducatrice part en congé de maternité, et six familles se retrouvent sans service pour au moins un an si personne ne la remplace. Une trentaine de citoyens se sont réunis pour chercher des solutions, alors que l'est de la Haute-Gaspésie ne compte que 12 places sur les 100 kilomètres entre Tourelle et Grande-Vallée, selon un parent (Radio-Canada).

Le modèle québécois en débat

Trois analyses publiées en octobre éclairent les choix qui attendent le gouvernement. L'Observatoire des tout-petits rappelle que près d'un parent de tout-petit sur trois travaille selon un horaire atypique : 27,5 % des mères en emploi et 35,4 % des pères. Or, les services de garde restent surtout conçus pour un horaire de jour en semaine.

Sur Childcarepolicy.net, le chercheur Gordon Cleveland tire deux leçons du Québec pour le reste du Canada : augmenter vite le nombre de places et limiter le recours aux services à but lucratif, dont la qualité est plus faible selon plusieurs études. À l'inverse, deux auteurs de l'institut Cardus soutiennent dans Policy Options que la politique de garde ne devrait pas être pensée seulement en fonction de l'économie et de l'emploi des mères. Ils citent le rapport 2024 du Vérificateur général du Québec, selon lequel près de 30 % des services évalués n'atteignaient pas le seuil de qualité, et préféreraient verser l'aide directement aux parents.

Ce qu'il faut retenir pour les professionnels

  • Des postes à pourvoir. Les installations en chantier ouvriront de janvier 2027 à 2028, et certaines garderies recrutent dès maintenant, parfois sans exiger de formation. Les régions comme la Gaspésie cherchent activement du personnel.
  • La qualification redevient un atout. Le retour réclamé du ratio de deux éducatrices qualifiées sur trois augmenterait la demande de personnel diplômé, et la promesse de stages rémunérés rendrait la formation plus accessible. Le Parcours travail-études, une AEC rémunérée offerte dans la majorité des cégeps, permet de se qualifier en emploi : au Cégep de Sorel-Tracy, le recrutement pour la cohorte de mars 2027 s'ouvre le 23 novembre.
  • Le droit de grève en suspens. La réponse du gouvernement au jugement sur la loi 14 et la révision promise de la loi pèseront sur les prochains conflits de travail.
  • À surveiller en novembre. L'échéancier des 10 000 places, le bilan du Portail d'inscription et une éventuelle révision du financement des enfants à besoins particuliers.

Sources

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